Etre alsacien : une définition

Etre alsacien : une définition

Nouvelle rubrique, -littérature-, pour parler d’un sujet d’actualité et pourtant éternel pour nous les alsaciens. Comment nous définir?

Je profite de la lecture du livre d’Alfred Döblin ” Novembre 1918 une révolution allemande”. tome 1 Bourgeois et soldats ( Agone 2009). L’Action se situe dans ce tome en Alsace, après le 11 novembre 1918, précisément à Haguenau et à Strasbourg. Voici un long extrait qui m’a fortement interpellé ( pp.132-135). C’est une discussion entre un offficier allemand et un hôteler strasbourgois.

“- Non pas du tout, je n’ai jamais été soldat. On ne m’a même pas pris pour creuser des tranchées, vous savez avec ma hernie… er puis je suis bien trop vieux et trop gros pour faire la guerre. Moi, ils m’ont mis en prison, faute de mieux. Et pourquoi, d’après vous? Juridiquement, je n’ai pas été condamné. Mais j’ai quand même fait de la prison. Tout ce temps en prévention. Er si la guerre n’était pas finie, j’y serais encore. Ils ont voulu m’en faire baver. Ça a réussi : j’ai perdu vingt kilos. – …- J’étais coffré dans la Fadengasse, c’est la que se trouve la maison d’arrêt de Strasbourg, je devais être jugé le 30 octobre, puis le procès a été renvoyé au mois de décembre. » Le commandant toussota, il pensa à la nuit et se fit une raison.
II poussa un soupir de résignation: « De quoi s’agissait-il ?
- De quoi il s’agissait? Si seulement je le savais, mon colonel.
- Commandant!
- Mes excuses, commandant. A vrai dire, le temps des commandants et des colonels semble bien fini. Néanmoins le titre reste, un titre ca reste longtemps, ça ne s’oublie pas comme ça. De quoi il s’agissait? C’était la même chose pour nous tous. II suffit d’être alsacien, c’est une tare en soi. Quand on est alsacien, quoi qu’on fasse, on est toujours suspect. On ne sait jamais, on n’apprend jamais de quoi au juste on vous suspecte, c’est tout simplement ainsi. Inutile de se fatiguer pour essayer de se débarrasser des soupçons, on ne s’en débarrasse jamais, inutile aussi de se casser la tète pour trouver de quoi on vous soupçonne, les autres inventeront bien quelque chose un jour ou l’autre. »
Le commandant, faisant un effort, daigna répondre : « Soyons franc, après ce qui s’est passe ici et ce qu’on a pu voir ces derniers jours, il y avait de quoi avoir des soupçons.
- Ne dites pas cela, commandant. II ne faut pas dire cela. A y regarder de plus près, c’est un véritable engrenage. .. Imaginez-vous la situation suivante (il obligea le commandant impatient a resté assis et a l’écouter. bon gré mal gré)… Ne vous connaissant pas, mon attitude envers vous est quelque peu réservée, je tends le dos. Vous, de votre côté, vous n’êtes pas content, vous vous attendiez a une certaine cordialité, vous avez peut-être, et à juste titre, une haute opinion de vous-même, mais moi, je ne vous connais pas. Imaginons que je ne vous aime pas, vous adoptez une attitude encore plus réservée. De mon côté, je ne dis mot, mais je n’en pense pas moins et j’attends. Là-dessus, vu mon absence de réaction et mon silence, vous m attribuez des arrière-pensées, ce qui en fait naitre dans votre esprit, puis dans le mien par contrecoup, et j’en viens à me dire que vous n’êtes pas tout a fait net non plus. En tout cas il ne peut plus être question de relations cordiales.
- Ah oui…
- Eh oui, c’est comme ça qu’on est devenu suspect. Et maintenant il n’y a plus rien à faire. Vous êtes suspect parce que vous manquez de cordialité, et vous restez suspect. Moi, par exemple, j’ai une femme qui est de Nancy, c’est ma petite cousine. Nous avons toujours lu des journaux français, elle en avait l’habitude, et il est évident que, même pendant la guerre, nous avons gardé des contacts avec la famille. Mais voilà, ils ont commencé à fourrer leur nez chez nous, parce que pendant la guerre les choses ne marchaient pas et ne pouvaient pas marcher comme ils auraient voulu. Nous avions gardé d’anciens journaux et pendant la guerre les journaux et les lettres arrivaient par la Suisse. Bien sur, j’aurais pu men passer, mais ma femme, toujours résolue, disait : “Pourquoi donc? Pourquoi est-ce que je n’aurais pas le droit de lire mes journaux et les lettres de mes sœurs à cause de la guerre, tout le monde peut les lire.” Je lui disais : “Petite, ce n’est pas possible, ça éveille les soupçons.” Elle me répondait que je ne tournais pas rond. J’ai fini par céder, après tout, pourquoi donc rompre avec la famille?
-Madame votre épouse a-t-elle aussi été écrouée ?»
Le doux Erbe rit sur son fauteuil à vis.
« Ça non, ma femme s’est comportée fort raisonnablement. Après deux ou trois perquisitions de la police, elle a fait son baluchon” “Anton, m’a-t-elle dit, je ne resterai pas ici, ces gens ne nous veulent pas de bien et moi non plus, je ne leur veux aucun bien, mais ils sont les plus forts, viens avec moi.” Et moi, pauvre imbécile par pur entêtement, j’ai dit non, et elle est allée chez sa sœur par la Suisse. Et ses premières lettres m’ont rendu naturellement extrêmement suspect, j’étais de toute évidence d’intelligence avec l’ennemi. »
Le commandant lui jeta rapidement un coup d’œil perçant : « A votre place effectivement, j’aurais moi aussi décampé. »
M. Erbe, ouvrant grand les bras: « Pourquoi? Pourquoi donc? Prendre la fuite devant qui? C’est mon hôtel ici. Les affaires marchent à merveille. Je n’ai rien fait à personne. Mais ils sont venus me chercher quand même, j’étais anti-allemand, traitre a la patrie, c’est pour ça qu’on m’a coffré: depuis le printemps 17, un an et demi, commandant. Ils n’ont pas trouve de pièces a conviction.
- Des erreurs ont été commises », murmura le commandant qui s’était résigne a son sort.
Le doux hôtelier appuya sa tète sur ses mains.
« Ma femme est toujours là-bas, elle ne viendra que lorsque les Français seront là. Pas une minute avant. II faut que j’en profite pour grossir, sinon elle aura un choc en revoyant son vieux.
Aujourd’hui nous sommes mercredi, on m’a sorti de la Fadengasse samedi, j’ai l’impression que ça fait un mois. J’ai pleuré, commandant, quand ils ont ouvert la cellule et quand ils ont dit qu’on pouvait sortir, aller ou on voulait, et dehors il y en avait du monde, des Alsaciens qui tous ressentaient la même chose que moi, ils ont crie et m’ont embrassé, tous des inconnus mais tous des amis, ils m’ont raccompagné en triomphe avec de la musique et des chants à mon hôtel ou feu mon père aussi a vécu toute sa vie. Pourquoi je vous raconte tout ça, commandant? Parce qu’il faut que vous rapportiez ça aux Allemands, chez vous, pour qu’ils sachent, eux aussi. Je suis un homme paisible, sociable, d’ après ma femme presque trop, mais ça c’est un chapitre à part. Je ne m’étais rendu suspect en rien, je n’étais ni ami ni ennemi des Allemands, encore moins traitre à la patrie. Mais quand, sortant de ma cellule, je suis arrivé dans la Fadengasse et me suis retrouvé dans la rue, ici, devant mon hôtel, et pas seul, nous étions des douzaines dans le même cas – nom de Dieu… »
M. Erbe, grinçant des dents, fixa le vide, son front était tout ridé, il dit a voix basse : « A ce moment-là, il n’aurait pas fallu qu’un Prussien me tombe entre les mains, d’ ailleurs il n’y en avait pas, ils avaient tous déguerpi. C’est la que je me suis rendu compte qu’ils avaient maintenant de bonnes raisons de voir en moi un ennemi de l’Allemagne. Je l’étais devenu pour de bon. Et je le suis toujours mais je n’ai rien contre les soldats. »
Le commandant ne bronchait pas. M. Erbe nettoya ses lunettes, les posa soigneusement sur son nez, ajusta une branche, puis l’autre, derrière les oreilles et s’essuya le front. Le commandant attendit encore un moment, mais comme M. Erbe s’absorbait dans la contemplation de la pièce, il se leva. M. Erbe : « La chambre est à votre disposition. »
Le commandant, la gorge serrée : « Merci infiniment. »


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4 commentaires »

  1. elsaesser dis :

    c’est un texte admirable. la fin est bien “alsacienne” : plutôt que de faire la révolution, l’alsacien va “se louer ” tout en restant poli.
    j’aimerai aussi connaître votre avis sur les projets de balladur pour l’Alsace.

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  2. Victor dis :

    J’aime bien cette définition, la vision de l’alsacien toujours suspect, suspect d’être un mauvais français, ou suspect d’être un mauvais allemand. Et cela a été assez constitutif de l’identité, c’est-à-dire que les français sont appelés haaseböeck, mais il ne supporte pas qu’on lui dise qu’il est allemand; il loue l’ordre allemand, mais à nouveau ne veut pas être comparé aux allemands. Je trouve que d’une manière plus positive je prendrais la définition de Hoffet, un pont entre deux culture (qui malheureusement tend à devenir monculturel), et cela au coeur de l’Europe, l’Europe de la réconciliation, la réconciliation des Etats héritiers de Charlemagne, pour faire simple les deux cultures inscrites sur le serment de strasbourg : latinité et germanité. Je dirais même aujourd’hui que le Rhin est un fleuve européen, qu’il n’est ni “Rhin français” (comme le souhaitait notamment Barrès) et ni “Deutscher Fluss” (comme le disaient les prussiens).

    Ce que je trouve bien avec ce passage, c’est qu’il montre d’où nous venons. Herrkunft ist Zukunft, il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Je crois qu’aujourd’hui il faut redécouvrir l’Alsace, sans complexe et ouverte sur le monde. L’Alsace c’est aussi ce que les alsaciens font de l’Alsace. De manière générale qu’est-ce qu’être alsacien ? C’est une notion en évolution, avec ses continuités et ses nouveautés. Je crois que l’Alsace s’inscrira dans une double direction, la continuité d’un local et l’ouverture forte sur le global.

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  3. philippe dis :

    pour commenter ce que dit victor, je dirai que la définition de hoffet ,” pont entre deux cultures” n’est plus valable aujourd’hui.
    l’alsace et les alsaciens ont perdu cette double culture car les “écoles de la république” ont fait en sorte que la transmission de la culture germanique s’est interrompue.
    la coopération interculturelle est un succès en paroles mais un échec en pratique. depuis que les allemands ne financent plus, les opérations transfrontalières se sont arrêtées.

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  4. Moi qui suis alsacien par filiation inversée, par mes enfants qui eux sont alsaciens. J’ai appris à connaître ce pays et cette apparente double identité, qui en fait me semble faussement induite par l’histoire. Même les vrais alsaciens s’y trompent et il faut venir d’ailleurs pour s’apercevoir, que les alsaciens sont avant tout alsaciens, que ce pays est suffisamment riche de sa propre culture, mais qu’il manque terriblement de confiance en lui…

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